Le film Absolut de Romed Wyder

Absolut - Romed Wyder

Finance, mémoire, virus et perte

Comme le festival du film Romand qui l’accueillait, Absolut jongle sans peine d’un genre à l’autre, et ce avec brio. Drame et câbles, voltige informatique sur haute finance, un film pour une histoire au seuil du vrai, thriller politique où l’œil et la tête se vident à mesure qu’on progresse.

Pourquoi l’amnésique est-il si fort en chacun ? Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Quel est votre passé ? Partir de nulle part afin de pouvoir être tout, répète une petite voix à l’ouverture de chaque film depuis le début que le film est film. Comment décupler le fantasme du spectateur ? Ne plus être simplement double, mais un double vide, sans passé, sans mémoire. L’amnésie, sujets casse-gueule s’il en est, ou comment reprendre à l’intérieur du film la matière même de ce qu’il permet. Etre double au cinéma, suspendre un instant sa vie pour s’habiller de la peau d’un autre, avec en prime le comble de l’amnésique : se souvenir qu’il n’a plus de mémoire. Chez Kaurismaki, L’Homme sans passé partait d’un homme tabassé trouvant refuge dans l’univers de l’armée du salut. Un film-conte alliant tendresse et mélancolie dépressive, dans lequel un homme ordinaire refondait l’espoir d’une possible humanité. Avec Absolut, loin d’une Finlande ou d’un post-essai post-moderne, Romed Wyder signe un film en plein réel. Genève, finance, virus et perte.

Ouverture. Un appartement dans une ville, Alex et lucie, jeune couple urbain sous la triade manque de temps/manque d’amour /manque d’écoute. Deux jeunes hackers ont mis au point un moyen de pénétrer le système central d’une grand entreprise financière, l’ICC, pour empêcher la tenue du Worl Leader Summit. Au moment d’envoyer le virus, Alex flanche et se reveille amnésique. L’a-t-il fait, pas fait, pas vu, pas pris ? La question, en suspend les deux tiers du film, est reprise d’un détail – une clef sur la serrure d’une porte. Qui garde la clef, qui l’emmène, l’oubli, la laisse pendre comme les corps qu’on finira par retrouver, difficile de savoir. A chaque montée d’escalier, l’indice resurgit comme de mémoire, clef d’une énigme sous forme de porte close.

Le cadre en labyrinthe : Bambi au pays du montage

Wyder joue la sobriété du cadre, qu’il remplit très lentement de signes – une bombonne d’eau dans une salle d’attente d’hôpital, un passage piéton, l’arrivée d’une voiture, une culotte rouge. Petite chaîne d’objets-traces pour orienter son spectateur, le semer d’hypothèses face au constat d’un genre – le film, le personnage, le spectateur à l’unisson d’un manque, d’une perte de mémoire qu’il faudra, le plus longtemps possible, s’échiner à ne pas résoudre. Wyder ne joue pas à refaire Lynch. Il semble vouloir éviter la pose, il y parvient en filmant les corps et les objets de front, à plat.

L’appartement, l’hôpital, l’entreprise, l’extérieur en montagne forment ainsi un nombre limité d’espaces. Alex travaille depuis deux ans dans l’entreprise qu’il doit pirater. Nettoyeur propre et figuré, il s’occupe de claviers, d’écrans, de poubelles, et ne dispose que de trois minutes pour installer son virus. Dispositif simple, efficace et classique qui pose le film sur une structure en béton. Et permet d’autant plus au réalisateur d’y insuffler du mouvant, de l’éther à mesure : si l’apprenti sorcier écoute à dessein les Young Gods, on n’entend presque pas, on ne verra presque rien. L’incident, le malaise, l’accident, tout se défile très vite.

You are the force : Hitch/Cronenberg en toi

Médicalement, cela s’appelle une amnésie rétroactive de 24 heures. Hagard sur une terrasse de clinique, Alex fait le compte de ce qu’il a perdu : la mémoire, sa copine Lucie, son emploi, mais surtout, il ne sait rien : a-t-il ou non eu le temps d’installer son virus ? Longtemps, Wyder couple sans effet le spectateur au personnage, ne donnant accès à rien d’autre que sa subjectivité. Le cadre, les sons, les mouvements restent neutres. Ce n’est que par les boucles de scènes, les retours, les redites, les visions d’Alex que l’on comprend à quel jeu Wyder nous mène. Derrière ses airs de ne pas y toucher le film se retourne, se tord et nous imprime en grimace un quotidien de plus en plus trouble. Et lorsqu’il filme la suspicion, le cinéaste lui n’oublie pas de citer Hitchcock, faisant naître le suspense d’un rien – la douche de l’appartement, , la clef sur la serrure, une femme avec un chien .

Qui tire les ficelles, qui manipule, qui cache, qui sert de pion pour l’autre, qui sert de cible ? En jouant à foison sur l’ellipse, le retour arrière, la répétition, le changement de points de vue, Romed Wyder permet au mystère de prendre corps. Il commence par cintrer les scènes d’hôpital sur un épouvantail science-fiction. La tête couverte d’une joviale coiffe d’électrodes, Alex se prête à une expérience neuronale pour retrouver sa mémoire, alibi en or pour justifier les fausses pistes du scénario. Que voit-il ? S’agit-il de souvenirs, de fantasmes, de rêves ? L’intrigue à nouveau change de peau, se rétracte, se gonfle ; l’infirmière douce et bienveillante se révèle Mistress Hyde.

Tunnel sans feux : une Chevrolet en montagne.

Outre son prétexte alter-mondialiste high-tech, la force du film est sa gestion du doute, son questionnement du réel. Peut-être Romed Wyder est-il fan absolu(t) de Cronenberg ? Il s’épargne en tous cas certains de ses défauts. Si l’on hésite, si l’on ne sait pas, cela ne dure jamais trop ni pas assez longtemps : on se raccroche toujours au sol. Au dernier tiers, Fred, le deuxième hacker, disparu depuis l’amnésie, resurgit soudain pour recentrer l’intrigue. A cet instant du film, le retournement de l’infirmière et ce dernier trio improvisé pêchent un poil d’invraisemblance. Reste une idée, sans doute très en amont du projet de Wyder : attaché case, cuir noir, course poursuite en vieille Chevrolet au milieu des montagnes : un clin d’œil très bien mis en scène.

Le film noir de sortie, on imagine la fin. Et bien non. Dernière petite pirouette en stock, Romed Wyder nous refait le coup du réel. Camera fixe et sans décor, un visage d’une femme dont on ne voit rien sinon les cheveux blond, éclairés par le dessus. Un éclairage mutin pour, le sourire en coin, affirmer la suprématie du réalisateur. Entre vrai cinéma et fausse confidence, fausse vraie réalité d’un vrai faux film de genre, Romed Wyder s’amuse et manie de fort belle façon l’équilibre. Et puisqu’il garde les derniers mots du film, retournons lui pareil. Ok. Merci.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *