En 1994, Internet vu de la France…

joystick 1994

Aujourd’hui, en chinant dans une brocante à Lyon, je suis tombé par hasard sur une revue du magazine Joystick N°54 datant de Novembre 1994. En feuilletant les pages, un article de Daniel Ichbiah m’a interpellé… J’ai décidé ici de vous le partager afin d’avoir votre avis sur la vision d’internet.

Bonne lecture !

Internet, comment c’était avant ?

Dimanche d’octobre. Il fait gris à Paname. Un temps à ne pas mettre un cyber-journaliste dehors. Mais qu’importe le spleen des nuages, dans quelques minutes votre serviteur sera en liaison avec le Texas, le Japon, les Iles Galapagos… Le temps de charger un petit programme sous Windows, TCPman et me voici connecté sur le cyberspace, cette constellation de données d’une complexité indescriptible qui rassemble créatifs, allumés ou communicants. Je suis branché sur l’Internet – le Net pour les intimes. Internet consiste en l’interconnexion de milliers de réseaux à l’échelle mondiale.

Cette armada d’ordinateurs communiquant entre eux constitue un réservoir d’informations ahurissant. L’activité qui règne sur cette toile d’araignée mondiale laisse pantois. La plus dantesque des visions de Fellini ne saurait dépeindre l’atmosphère qui règne sur la foire télématique. Le méga-réseau puise, pétarade, vibre à la façon d’une rythmique d’acid jazz. Un petit tour sur ma messagerie. Je lance le programme Eudora et actionne la commande qui permet de récupérer mon courrier électronique. J’avais laissé un message au président d’une édition anglaise de logiciels de Réalité Virtuelle. Il m’a répondu. J’apprends que je serai désormais informé des nouveautés en temps et en heure.

La prise de contact a été rapide et efficace, bien plus que si j’étais passé par le téléphone ou le fax. Par ailleurs, un vieil ami, Michael E., m’apprend qu’il a quitté Passport – éditeur de logiciels musicaux – et s’est mis à son compte. Je lui écris un petit message pour lui faire part de ma joie d’avoir retrouvé sa piste -depuis deux ans, je n’avais plus de ses nouvelles.

À présent, je lance le logiciel Mosaïc, afin de me balader sur le World Wide Web. Un peu d’explications. Internet permet d’accéder à des milliers de serveurs, gérés par des universités ou par des entités très officielles (le Vatican, la NASA, la Maison Blanche…). Afin de permettre une navigation aisée parmi ce maelstrôm d’informations (des milliards d’octets), le laboratoire du CERN, à Genève, a développé le World Wide Web (WWW) -toile d’araignée mondiale.

Si l’on utilise une interface graphique telle que Mosaïc, il suffit de cliquer sur des mots-clés du WWW pour qu’aus-sitôt celui-ci éta-blisse la connexion avec le serveur voulu. De façon transparente, nous nous connectons à des ordinateurs de Grenoble, Aca-pulco, Bruxelles, Sri Lanka…. Chaque visite est une aventure, tant il y a de choses à explorer sur le « Web » : archéologie, jeux, cinéma, images du Louvre, fanzines électroniques, etc. Sur la page d’accueil du WWW, je suis attiré par la mention « Music Land », les serveurs des rock stars. Un clic sur « Guns and Roses » et voici qu’apparaît l’image de l’album « Appetite ». J’en profite pour la stocker sur mon disque. Un petit tour chez Madonna ? Une image récemment publiée dans les magazines américains est téléchargée depuis les USA Comme elle est énorme – l’image, pas Madonna -, l’opération prend plusieurs minutes.

Si Internet n’a qu’un défaut, c’est d’être fort lent, une situation due au trop grand nombre d’accès aux serveurs – nous en reparlons plus loin. Peu après, la connexion plante purement et simplement. Cela aussi est habituel sur Internet, les logiciels étant fort complexes à paramétrer et les anomalies de transmission extrêmement fréquentes. Comme souvent, je n’ai pas d’autre solution que de rallumer la machine (Windows a déclaré forfait). Il y a quelques jours, ma visite de l’application Louvre avait été plus heureuse : des centaines de tableaux peuvent être visualisés avec commentaires à l’appui. J’avais également récupéré un extrait de Nirvana sous forme de fichier son.

Mais le WWW est parfois capricieux

Je relance Windows et TCPman pour me rebrancher sur Internet. À présent, je vais me balader sur les newsgroups (forums). Accessibles à partir du programme News, ils sont au nombre de 5 000 environ et traitent de tout et n’importe quoi : élevage des grenouilles, extra-terrestres, Doom (le jeu), ordinateurs de poche… Il y en a pour tous les goûts – si vous ne trouvez pas le forum correspondant à votre dada, rien ne vous empêche de le créer. Sur les forums, les utilisateurs s’échangent les points de vue les plus divers sur le thème générique.

Ce qui est formidable, c’est de pouvoir discuter avec des gens que l’on ne connaît pas sur son sujet de prédilection. Personnellement, j’ai un faible pour la music country, genre méconnu en France mais extrêmement populaire aux USA. Je ne rate donc jamais une occasion d’aller sur le forum « rec.music.country.western ». Mathews, un utilisateur de l’Oregon, a posé une question. Il cherche un album dans lequel Tammy Wynette chante « Stand by your man », de préférence sur une compilation. Je ne résiste pas au plaisir de lui répondre ; les cow-boys sont toujours étonnés de voir qu’un « frenchie » s’intéresse à la country.

Je lui transmets un message relatif à un CD acheté en Angleterre et qui comporte le titre recherché, plus d’autres perles du genre. Ailleurs, je tombe sur un débat qui m’intéresse au plus haut point. Plusieurs membres d’Internet avouent s’être convertis récemment à la country et ne pas comprendre pourquoi ce soudain engouement Je lis ces témoignages avec intérêt, étant exactement dans le même cas, et je promets d’apporter prochainement ma contribution. Je poursuis ma balade sur les newsgroups en me contentant de jouer les « voyeurs » – regarder sans participer. La moisson n’est pas triste. Une compagnie italienne a placé une annonce pour des lentilles oculaires.

La réponse de Thomas B. est cinglante : « Est-ce qu’il faut vous envoyer nos yeux afin que vous les testiez ? Ou pouvons-nous le faire sur le Net, après avoir passé un scanner à main sur nos globes oculaires ? ». Il est vrai que le commerce a longtemps été proscrit sur Internet et qu’aujourd’hui encore, ceux qui en abusent sont souverainement méprisés, voire insultés. Sur le newsgroup de la MENSA (organisation qui regroupe les individus supérieurement intelligents), je trouve la question d’un matheux en herbe : pourquoi est-ce que n’importe quel nombre élevé à la puissance 0 est égal à I ? La réponse venant d’un surdoué est intimidante à souhait…

Sur un forum à caractère général, un hurluberlu demande si quelqu’un connaît un logiciel permettant de planifier un mariage… Ma consultation s’achève, ma soif de communication ayant été étan-chée. Si nécessaire, j’aurais pu utiliser deux autres programmes (Archie et FTP : voir glossaire) pour télécharger des fichiers. Dès demain, je recommencerai et entrerai en contact avec des guitaristes, des inventeurs, des programmeurs, des amateurs de tourisme… Le miracle d’Internet est là. Incontrôlable et débridé, le réseau des réseaux évoque une mégalopole qui aurait poussé de façon spontanée, sans restriction aucune. « Pourquoi les gens veulent-ils aller sur l’Internet ? » explique l’auteur de science-fiction Bruce Sterling. « L’une des raisons simples est la liberté pure.

L’Internet est un exemple rare d’une véritable anarchie moderne et fonctionnelle. Il n’existe pas de chef, pas de censeur, pas d’actionnaires. N’importe qui peut se connecter à n’importe qui ». Mais comment s’est développée cette galaxie communicante ? Comment a-t-elle proliféré ? Le fait étrange est qu’Internet est né d’une vilaine angoisse datant de la guerre froide : comment les autorités américaines pourraient-elles assurer la transmission d’informations en cas d’attaque nucléaire ? Le modèle en vigueur au début des années 60 -ordinateur central puissant – a été écarté : il eût été une proie facile pour les missiles ennemis.

L’idée d’un réseau de machines interconnectées a germé.

La proposition remise en 1964 au Pentagone définissait un réseau dans lequel tous les ordinateurs reliés seraient capables de relayer des messages aux autres. Toute information envoyée arriverait à bon port quel que soit le chemin à emprunter pour y parvenir. Ainsi, la destruction d’un ou plusieurs ordinateurs du réseau n’empêcherait pas un acheminement correct du message.

En décembre 1969, les premiers « nœuds » (ordinateurs) du réseau sont en opération sous l’égide du Pentagone, et l’ensemble est baptisé ARPANET. Plusieurs équipes de savants et chercheurs commencent à se connecter, trop heureux de pouvoir consulter les fichiers d’autres ordinateurs et même de les programmer à distance. Dès 1972, ARPANET recense 37 nœuds. Rapidement, le réseau est détourné à une fin pratique : la messagerie. Les utilisateurs prennent goût à l’échange de courrier électronique et de rapports, ou simplement au bavardage collectif sur un thème.

Le système des listes de messagerie est développé : il permet de communiquer un même message à un grand nombre d’utilisateurs concernés par un sujet L’une des premières listes, SF-LOVERS est dédiée aux amateurs de science-fiction. Du fait de sa facilité d’adaptation à divers types de machines, ARPANET connaît une croissance continue. Vers le milieu des années 70, des universitaires inventent un standard de communication inter-réseau qu’ils baptisent TCP/IP (Transmission Control Protocol/Internet Protocol). Du fait qu’il soit diffusé gratuitement, TCP/IP est naturellement utilisé pour relier de nombreux réseaux, et de fil en aiguille, en vient à embrasser ARPANET. En 1977, l’armée américaine désolidarise la partie militaire du lot, et le réseau, qui n’a cessé de croître, commence à ressembler à ce que nous connaissons sous le nom d’Internet.

À partir de 1984, plusieurs agences gouvernementales se connectent au réseau, ouvrant à des dizaines de milliers d’ordinateurs leurs gigantesques bases de données : la National Science Foundation (NSF), la NASA, le ministère de l’Énergie, des universités du monde entier rejoignent la communauté virtuelle. Dès la fin des années 80, l’Internet est composé de plusieurs dizaines de milliers de nœuds raccordant 3 à 4 millions d’utilisateurs. L’explosion se produit vers 1993 sous l’impulsion d’AI Gore et Bill Clinton qui citent le réseau comme un modèle des fameuses inforoutes censées relier chaque foyer américain. Comme il suffît de posséder un ordinateur et un modem | pour se brancher, le grand public est pris d’une soudaine frénésie de connexion. À tel point que l’on parle aujourd’hui de 20 millions d’utilisateurs.

Jusqu’à l’aube des années 90, les cyber-communicants se connectaient avec une motivation précise (échange d’idées, collaboration sur un projet, entraide). La situation a radicalement changé avec l’arrivée de fournisseurs d’accès à grande échelle, tels qu’America Online. Ce service américain qui regroupe plus d’un million d’abonnés a ouvert un accès à Internet en mars 1994. Du jour au lendemain, 600 000 curieux ont débarqué sur les forums, sur les serveurs des universités, semant la panique parmi les habitués… Les médias avaient abondamment loué les vertus du méga-réseau, vantant la surabondance de l’Internet : images, textes, logiciels… Un grand nombre de nouveaux utilisateurs a débarqué avec une mentalité de pique-assiettes, trop heureux de télécharger qui une image de Claudia Schiffer, qui un anti-virus, qui un extrait de Shakespeare…

Sur les forums, les néophytes se sont bien souvent conduits sans égard pour la « neti-quette » – un ensemble de règles de bon comportement communautaire. Pire que tout, des messages publicitaires ont fait leur apparition, alors que la règle originelle instituait que l’Internet ne devait jamais servir à des transactions commerciales. Le succès d’Internet a également eu pour effet de saturer le réseau, certains sites ayant reçu jusqu’à 700 000 appels simultanés.

Dans la mesure où ils ne peuvent traiter un tel volume de demandes, les serveurs adoptent diverses démarches. Certains refusent l’accès lors des heures de pointe, d’autres font attendre et attribuent un numéro dans une file d’attente. Ceux qui sont affiliés à l’Internet depuis les heures héroïques se plaignent à juste titre du ralentissement flagrant des temps de réponse. Toute la question consiste à savoir si la puissance d’accueil des serveurs augmentera suffisamment rapidement pour engranger l’afflux toujours croissant de curieux.

La navigation sur cet océan de données est un plaisir extraordinaire, une expérience indescriptible que nous ne saurions trop vous conseiller, tout en vous incitant à respecter la « netiquette » pour contribuer à perpétuer ce qui fait le charme de la communauté invisible qui regroupe vos futurs amis virtuels.

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